L’intelligence n’est qu’une reconnaissance sociale

Lorsque j’étais encore enfant puis adolescente, j’étais intimement persuadée que l’intelligence est une vertu, une force ou un don. L’intelligence : quelque chose que l’on devait vouloir atteindre ou posséder. Un idéal, autrement dit. Il y avait d’un côté le désir d’être associé à un être brillant, doué, vif et malin. De l’autre, la peur d’être ramené.e à une chose bête, lente, idiote.

Mais l’intelligence, qu’est-ce que c’est ? Rapidement, j’ai associé ce concept à une maîtrise des mots. Être intelligent.e, c’est posséder de nombreuses idées, savoir les faire tourner les unes sur les autres, s’enchaîner à toute vitesse, s’associer. Réfléchir, construire, penser. Exposer des éléments raisonnables à l’autre afin de pouvoir interagir avec lui, lui apporter quelque chose par le langage. Or, qui connaît les mots et sait les assembler peut approcher les idées. En connaissant toujours davantage de termes et de notions, j’avais l’impression d’élargir mon esprit, d’acquérir le pouvoir de matérialiser des énergies intimes et secrètes (sans toutefois aller jusqu’à les extérioriser et concrétiser ce pouvoir).

Et au petit jeu des mots, j’avais de la chance : sitôt les livres tombés entre les mains – soit des sommes infinies de mots imprimés et officialisés – je me suis mises à les dévorer. Les mots coulaient en moi et me pénétraient sans difficulté. Ils m’imprégnaient et ne me quittaient plus. Je n’étais pas snob, je prenais tout ce qu’on voulait bien me donner, car tous les mots sont bons à lire ; les mots des magazines pour enfants, des romans à l’eau de rose pour adulte, des contes et des légendes, des bande-dessinée ou des trilogies fantastiques. Je dévorais jusqu’aux mots des paquets de céréales ou des romans photos douteux et kitschissimes de ma grand-mère. Je n’ai véritablement commencé à sélectionner ma nourriture qu’à partir d’un âge beaucoup plus avancé. Jusque là, tous les mots se valaient et je me plongeais dans la lecture jusqu’à l’obsession. Quand tout était lu, je relisais. Et quand relire des relectures ne m’excitait plus, je tournais en rond, nerveuse et agitée ; la matière me manquait.

Alors, j’ai commencé à sentir mon esprit. A en être fière, même. Je voyais les idées en ébullition dans ma tête, prêtes à jaillir dans le monde. Grâce aux mots, je pouvais de plus obtenir la seule reconnaissance sociale qu’y m’était alors accessible : celle des adultes, de l’autorité parentale et surtout scolaire. Car les notes et autres rituels appréciatifs reposent grandement sur la capacité à jouer avec les mots, à mémoriser leur sens, à les mettre dans le bon ordre et au bon moment. J’avais beau être très médiocre en grammaire, en orthographe ou en travaux de groupes, ne pas être spécialement attirée par les mathématiques, ma familiarité avec les mots me suffisait à trouver ma place, à obtenir des bonnes notes et quelques appréciations élogieuses.

Je prenais avec joie les récompenses que l’on daignait me jeter, comme le chien qui remue la queue lorsqu’on le félicite sans pour autant qu’il sache ce qu’il a fait de bien. Très gentiment, le système autour de moi simplifiait tout. Il chiffrait mes efforts et mes performances, nous offrait une définition officielle, académique et échelonnée de l’intelligence. Pourquoi regarder plus loin ? On nous offre du sens, une logique, une direction déjà donnée. Il n’y a qu’à la suivre le plus loin possible, tant qu’on en a l’énergie et les capacités.

C’est pourquoi, je ne cherchais pas à aller au-delà. Pourquoi vouloir construire hors des sentiers battus, innover pour soi-même ou pour les autres ? Pas besoin. J’utilisais les mots et les phrases mais mes idées restaient en moi, se retournaient sur elles-mêmes sans se développer. Finalement, elles n’avaient même pas à jaillir. On n’en attendait pas tant de moi. Je répétais les mots et les phrases. L’intelligence comme un tour de passe-passe.

Mais le chien tremble et gémie quand il se désole d’échouer.

Il ne m’a certes pas fallut très longtemps pour découvrir que j’étais une identité sociale avant d’être un esprit pur et libre. Pour découvrir qu’on ne m’appelait intelligente que lorsque j’étais calme, sage et docile. Conforme. Mais tant que le système scolaire me protégeait, me punissait parfois mais sans jamais aller jusqu’à m’exclure, j’acceptais les limites et les failles de la réalité, me contentant de quelques rebellions timides.

Mais très vite, l’esprit et son identité se cogne à des obstacles aussi indépassables qu’inattendus. Alors que je m’adaptais plutôt bien aux petites écoles voir aux établissements scolaires d’une ville ne dépassant pas les 10 000 habitants, j’ai vu l’entrée dans la majorité me conduire vers des strates sociales plus élevées et des conflits sociaux nouveaux. D’abord, la classe préparatoire littéraire commença à appuyer douloureuse sur mes points faibles et mes insuffisances académiques. Je résistais au système et n’en faisais qu’à ma tête, sentant toutefois le doute apparaître et ma confiance baisser. Peut-être que je n’étais pas vraiment intelligente ? Ensuite, la faculté me ramena lentement à mon genre féminin trop faible et pas assez philosophique, à mon manque d’aisance à l’oral au milieu d’un groupe. Les camarades garçons menaient le jeu et me parlaient comme si j’étais une petite fille. Je ne comprenais pas. Quelque brillants que puissent jamais être mes résultats, ils ne pouvaient suffire me faire reconnaître comme un esprit. Je recherchais désespérément mon intelligence dans les yeux de mes interlocuteurs. Ils ne me regardaient pas toujours, leur regard perdu sur une surface sensée m’appartenir mais donc je n’avais pas conscience : un être social féminin, petit et faible, de plus en plus maladroit et pas toujours affirmé.

On me refusait donc l’intelligence académique, la vérité théorique. Ironie pour quelqu’un qui n’avais jamais misé sur l’intelligence pratique ni sur ses capacités sociales. Conduire une voiture, s’organiser en groupe, exprimer ses émotions de manière claire, communiquer une journée entière ou suivre des consignes orales relativement simples ? Autant de tâches qui se révélaient souvent complexes et fatigantes. Mes escapades dans le monde du travail et des petits jobs me l’avaient bien montré. Et maintenant, c’était les mots qui m’échappaient. Ma voix se révélaient trop faible pour eux. Ils refusaient de m’appartenir.

Les mots sacrés se retournaient contre moi. Ils étaient là mais je ne pouvais plus les utiliser.

Idiote ? Alors, je suis partie.

L’intelligence ne sauve rien.

Oui, j’ai longtemps vécu dans un monde binaire et fait d’idées pré-conçues, de chemins et réalités facilement descriptibles. Analysables. Peu importaient les sentiments et la communication tant que je vivais dans un monde de mots isolé et dématérialisé. Peu importait la chair. Les autres êtres humains ne me parlaient pas vraiment et je ne leur parlais pas non plus, nous nous laissions tranquilles, comme si nous ne faisions pas partie de la même espèce.

Une suite d’évènements, d’épreuves, le cours naturel de la vie et la découverte progressive de ses injustices suffit pour que tout s’écroule. Le monde n’est ni logique ni compréhensible. C’est un labyrinthe sans fin et éprouvant, impossible à décrire, à saisir. Dès qu’ils bougent, les yeux tombent sur un nouveau recoin. Jusqu’à présent il se dissimulait dans l’ombre mais maintenant il est là. Et on ne sais qu’en faire. Il n’y a plus de description objective. Plus de vérité. Seulement un tâtonnement infini dans le noir.

Que reste-il de l’intelligence ?

Quelle valeur lui donner si la reconnaissance de l’autre en tant qu’être sensé, digne d’écoute et capable de prendre ses propres décisions est de toute façon complètement biaisée ? L’autorité sociale décrète quelles branches de la population sont dignes d’intérêt et lesquelles devraient demeurer dans le silence, surtout si leur modèle de pensée et d’appréhension du monde diffère de la norme…

Bien sûr, la société dans son ensemble, et le système scolaire en particulier, s’acharne à nous faire croire que l’intelligence et la réussite sont liés aux seules efforts. Je me souviens de nos professeurs nous répétant inlassablement qu’il ne fallait pas prendre un mauvais résultat personnellement tout en nous criant l’inverse dans leur regard et leur attitude. Ne pas se plier au système c’est être idiot.

Que reste-il ?

Il y a colère. La perte de substance. Le monde qui se fragmente. Même l’individu n’est plus d’un ensemble instable de fragments, bien incapable de se saisir soi-même. Il n’y a plus de mots ni d’idées, seulement le chaos.

Alors, il reste le devenir-bestial. Prendre sur soi la sauvagerie et la brandir comme un drapeau. Rejeter l’intelligence. Rejeter son humanité. Vouloir être la bête, la créature cachée dans l’obscurité et qui n’en sort que selon ses envies et instincts. La bête sans sexe, sans statut, sans maître ni dieu. La bête qui ne connaît ni l’autorité ni le pouvoir, mais seulement les énergies et beautés vivantes qui croisent son chemin.

La bête à soif. Soif du monde et de tout le reste. Si parfois elle se perd, si parfois elle s’apprivoise ou s’intègre, on ne peut jamais la tuer. Elle est là dans l’ombre. Qui rit encore de l’intelligence.

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